Comment les enfants apprennent-ils à parler ?

Auteur :

Marine Bardin

Publié le 22/08/2023 • Mis à jour le 25/09/2023 •

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5 min.

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Quand un enfant vous dit “Areuh”, vous comprenez…  rien - ah, vous non plus ? Et pour cause, dans un premier temps, le langage des tout-petits est aussi adorable que mystérieux : aux onomatopées chantantes se mêlent cris de ravissement, bulles de salive et autres battements de bras ou grimaces de gargouilles. Alors comment passe-t-on de bébés gazouilleurs à des adultes maîtrisant la langue de Molière ? Comment le langage accompagne et participe-t-il à notre développement ?

En toute logique, d’après ce que la plupart des parents observent, l’expression orale de l’enfant évolue selon plusieurs étapes : d’abord les pleurs et les cris (“sortez-moi de ce berceau !”), puis le rire et les gazouillis, les premiers babillements et progressivement, la formulation des premiers mots, courts et familiers : “papa”, “maman”, “bateau”...

On pourrait d’ailleurs considérer que le langage ne débute qu’avec l’arrivée de ces premiers mots mais en fait, tout commence bien avant : “Les recherches menées depuis une trentaine d’années sur les compétences du nourrisson ont montré que dès la naissance, voire dès les derniers mois de la grossesse, le bébé commence à percevoir les sons, la prosodie (c’est-à-dire la « musique » de la voix), et à en tirer des leçons”, explique la psycholinguiste, chercheuse et auteure Michèle Kail dans son ouvrage Les Clés du langage.

Le bébé est un citoyen du monde qui devient ensuite un expert d’une langue particulière.

Car les capacités neuronales du nourrisson, in utero et dans ses premières années de vie, sont exceptionnelles. Son écoute est active, sélective ; peu à peu, l’enfant reconnaît les sons de la langue parlée dans son environnement et cette reconnaissance façonne des voies neuronales déterminantes dans son cerveau. “Tous les bébés sont capables de reconnaître tous les phonèmes des langues du monde. Progressivement, ils perdent cette aptitude universelle à entendre et à reproduire. Voilà pourquoi, passé un certain âge, on ne peut plus apprendre une langue étrangère sans accent. Selon l’heureuse formule de Patricia Kuhl, le bébé est un citoyen du monde qui devient ensuite un expert d’une langue particulière”, explique Michèle Kail.

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Peu à peu, les enfants font l’expérience du monde qui les entoure : les visages, les objets, leur maison… Autant de nouveautés qu’ils vont découvrir, discerner et reconnaître : un rayon de soleil qui éclaire leur main - sa lumière et sa chaleur ; les brins d’herbe qui se glissent entre leurs orteils ; le crépitement du repas qui cuit dans la poêle ; les odeurs du jardin ou du chien qui vient leur renifler le visage…

Ces expériences impliquent de nouvelles mises en mots. L’apprentissage du langage est ainsi étroitement lié aux autres aspects du développement de l’enfant : émotionnel, psychomoteur, cognitif, social…

Le vocabulaire, une ressource cruciale pour comprendre le monde et s'exprimer

Durant ses premières années, l’enfant se développe rapidement. Et en tant qu’adultes, nous avons un rôle à jouer pour accompagner cette évolution spectaculaire : si vous avez tendance à parler par mots-clés à vos petits cousins - “gâteau ?” - sachez qu’ils sont tout à fait capables de comprendre une phrase complète : “Est-ce que tu veux une part de tarte aux fraises ?” En nommant avec précision les objets, les émotions, les événements, nous étoffons leur vocabulaire. Et comme l’explique la chercheuse et conférencière Céline Alvarez, avoir un vocabulaire riche permet aux enfants d’avoir une compréhension plus fine et plus intelligente du monde.

D’ailleurs, certaines études démontrent que dans le cadre de la réussite scolaire, les connaissances lexicales sont plus importantes que le niveau intellectuel. À l’inverse, les colères des tout-petits sont bien souvent liées à une incapacité à s’exprimer : quand les mots manquent, la frustration prend le dessus.

Certaines études démontrent que dans le cadre de la réussite scolaire, les connaissances lexicales sont plus importantes que le niveau intellectuel

On peut ajouter une dimension ludique et musicale aux échanges en jouant avec le son et le rythme des mots ou le ton de la voix… Une technique parfaitement illustrée par les comptines et chansons, qui permettent une meilleure mémorisation des mots et structures de phrase. Même si les petits ne comprennent pas tout : quand Iris chante “C’est un fameux trois-mâts, fin comme un oiseau - HISSEZ HAUUUUT!”, ça ne fait pas d’elle une experte en sports nautiques.

Le langage pour tisser des liens

Parce que le langage permet la connexion aux autres, il est un outil de socialisation essentiel pour tous. Alors même si votre neveu de quatre ans a un peu de mal à structurer sa pensée, qu’il trébuche sur les mots et qu’il mettra a priori cinq bonnes minutes à vous expliquer qu’il a vu un papillon sur la vitre du salon, soyez patient.e. Chaque chose qu’un enfant exprime est importante pour lui. Le reconnaître comme un interlocuteur à part entière est primordial, qu’il soit dans la parole ou l’expression non verbale, et quel que soit son âge.

De la même façon, encourager les enfants à faire attention aux autres, à écouter attentivement quand quelqu’un parle, est une autre étape essentielle de leur développement. Ces codes transcendent d’ailleurs le champ du langage : respect, convivialité, liens sociaux… Le langage est une des clés pour bien vivre avec les autres !

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Les étapes clés de l’apprentissage du langage

In utero : Sensibilité auditive. Le bébé entend et distingue déjà certains sons et voix. C’est la base de sa communication.
0 à 6 mois : Communication non verbale : sourires, gazouillis, regards, cris…
6 à 12 mois : Premiers babillages. Le bébé porte une plus grande attention aux sons et commence à pointer les choses du doigt.
1 à 2 ans : Votre bébé prononce ses premiers mots : “maman”, “papa”, “dodo”... À 18 mois, il utilise une cinquantaine de mots (et en comprend bien plus). C’est le début du “parler bébé”.
2 à 3 ans : Premières phrases simples. À 36 mois, l’enfant maîtrise environ 500 mots et utilise les prénoms “je” et “moi” en parallèle de sa construction identitaire. Son vocabulaire s'enrichit et se nuance. Pour l’encourager, misez sur les livres, l’imitation, l’échange…
3 à 4 ans : Votre enfant utilise plus de 1000 mots et, même si la concordance des temps reste un peu floue, il maîtrise de mieux en mieux la grammaire.
4 à 5 ans : Avec un vocabulaire de plus de 2000 mots, les petits élaborent des phrases de plus en plus complexes et mettent des mots sur leurs émotions. Ils ont une meilleure capacité d’écoute et de concentration. Les mots et les histoires leur permettent de mieux vivre chaque nouvelle expérience.

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📚 Sources

L’Acquisition du langage, Michèle Kail, Presses universitaires de France, 2012

"Comment l’enfant acquiert-il le langage ?" dans Les Clés du langage, Jean-François Dortier, Éditions Sciences humaines, 2015

Le développement du lexique et l'aide aux apprentissages”, Agnès Florin, Enfances et Psy, 2010 (n° 47)

Le Développement du langage, Agnès Florin, 2020

"Accompagnement didactique : langage", Céline Alvarez, 2016

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